Un Coup De Téléphone Aux Iles Orcas

Par
Alexandre Piletitch
Date
5 septembre, 2019
Orcas Roland

     C’est une voix solaire et forte, chaleureuse et claire comme une cloche d’argent, qui me répond ce soir là. Cette voix, c’est celle de Lorinda Roland, sculptrice exilée depuis longtemps déjà à l’écart de la cacophonie du monde, sur les îles Orcas, bande de terre sauvage au large de l’état de Washington, dans l’archipel de San Juan.

« J’ai toute ma tête mais c’est mon corps ne suit plus », me prévient-elle rapidement. « J’ai besoin d’une canne pour me déplacer ». Mrs Roland, née en 1938, n’a pas sculpté depuis près de dix ans : l’arthrite l’en empêche, cette saleté qui a fait taire le pinceau de Renoir et celui de Rubens, et qui a rouillé les doigts de Dieu sait combien d’autres encore. Je prête l'oreille : pas une trace d’amertume à l’autre bout du fil. Pas un regret.

C’est la brochure web d’une exposition de 2015 à la galerie Sticks And Stones de Seattle (aujourd’hui la Treason Galery) qui me fit découvrir pour la première fois le travail de Lorinda Roland : des formes harmonieuses et aériennes qui se jouent élégamment de la gravité. Une grande puissance, surtout, une force de vie insoupçonnée et primitive, qui se dégage de ces frêles silhouettes de bronze ou de cuivre martelé.

Cactus Man 2
Cactus Man Head (1975) Hammered Copper 9”x9”x29.5
Cactus Man 2
Cactus Man (1967)
Bronze, base en cuivre
150cm (base 32cmx20cmx27cm)

 

Cactus Man, la série de pièces la plus directement impressionnante de l’œuvre qui m’a été donné de voir, évoque l’art Maya. « Je les ai appelé comme ça parce qu’ils ressemblaient à ces cactus si particuliers que l’on voyait avec mon père au Nouveau-Mexique », me dit-elle. C’est la simplicité, l’évidence soigneusement travaillée de ces sculptures qui, sans doute, les rend si émouvantes. Leur douce étrangeté aussi.

Comment évoquer la beauté si particulière de Dame Ohne Schatten, ce corps nu proche de l’abstraction, sans bras et une seule jambe apparente, la tête fendue en deux en une brèche béante, là où un visage devrait se dessiner ? Est-il nécessaire de traduire le titre : Une Femme Sans Ombre, et de préciser qu’il renvoie (via l’opéra de Richard Strauss, peut-être) à une expression germanique qui signifie « femme sans enfants » ? 

« J’ai touché à tous les matériaux, sauf à la pierre », me dit-elle. « Pourquoi ? Parce que j’ai besoin de partir de zéro. Quand on travaille la pierre, on extrait la matière d’un bloc pré-existant. Je veux sentir que mes sculptures prennent naissance à partir de rien ». L’or, le bronze, l’argent : ce sont ces matériaux dits « nobles » que privilégie Lorinda Roland.

Dame Ohne Schatten
Dame Ohne Schatten (1970 environ)
Bronze
35,5cmx23cmx15cm
Oisin
Oisin and Ghost Horse (1966)
Bronze, Bois de Serpent
base 37”x7.5”x23”

 

C’est l’argile, pourtant, découvert par hasard dans ses jeunes années, qui allait éveiller en elle le désir de créer. « Je suis quelqu’un de tactile », résume-t-elle simplement. « Ma mère est venue me voir un jour et m’a demandée si je voulais m’inscrire dans une école d’art ». Ce fut le début d’un parcours sans faute à l’Art Student League de New York et à la Cranbook Academy of Art, dans le Michigan. Et puis il a fallu se lancer.

Au Village, à New York, Lorinda travaille d’arrache-pied, entre jobs alimentaires et projets de sculptures, soutenue par Ben Shahn, photographe et artiste peintre - une des douze personnalités, parmi lesquelles Walker Evans et Dorothea Lange, qui avaient immortalisé le Dust Bowl et la grande Depression pour la Farm Security Administration. La prestigieuse bourse Guggenheim, décrochée en 1963, lui permet de respirer et d’ouvrir, enfin, son propre studio à Manhattan.

« J’aime New York », souffle-t-elle. « Plus que Los Angeles, même si il y a la nature et le Pacifique ». C'est qu'on l’entendrait presque, l’océan, entre les phrases qui coulent comme de l’eau claire avec les ondes téléphoniques. Ce coup de fil est une invitation au voyage; un voyage à travers les décennies et les continents, et les paysages de bois et d’or de ce nord-ouest américain où Mrs Roland s’est retirée avec ses chiens -le dernier est mort il y a peu ; un husky aux yeux bleus- et ces vers de Yeats oubliés, dont elle avait tiré autrefois une sculpture douce et mystérieuse. L’air sentait bon les embruns quand j’ai reposé mon Iphone sur le bureau ; je les voyais presque, le sable et les montagnes de l’île Orcas.

 

 

Un grand merci à Lorinda Roland et Billy Davis