Wings Of Hope

L'Échappée Belle

Par
Alexandre Piletitch
Date
17 octobre, 2018
wings Of Hope

Documentaire réalisé pour la télévision en 1998, Wings Of Hope revient sur le crash du vol LANSA 508 en pleine forêt amazonienne, le 24 Décembre 1971. Julianne Koepcke, jeune allemande expatriée au Pérou alors âgée de dix-sept ans, fut la seule survivante des 92 passagers de l'avion -parmi lesquels ses deux parents. Plus de vingt-cinq ans plus tard, elle retourne avec Werner Herzog sur les lieux de l'accident et refait avec lui l'incroyable marche qu'elle effectua, seule dans la jungle pendant plus de dix jours, avant d'être secourue par trois indigènes aux abords d'une rivière.

Wings Of Hope. Les ailes de l'Espoir. Quel plus beau titre pour un film que celui-là, qui rappelle à l'oreille ces comédies d'aviation hollywoodiennes des années 1930, et Clark Gable et Myrna Loy en kaki de pilote. On est loin, pourtant, très loin de Hawks et de Wellman, et des belles arabesques dans un ciel sans nuages.

Wings Of Hope est un film herzogien en diable. Tout y est : l'avion, la jungle, Wagner. Parsifal dans les rues de Lima, et la voix teutonne bien connue du réalisateur surgie du néant pour nous conter un rêve. Un rêve, oui, encore un, dont on se doute qu'il a été soufflé, comme d'autres, par Herzog lui-même au moment du tournage: Julianne Koepcke se revoit marcher dans les rues de la ville. Le crash n'a pas eu lieu et tout semble normal. Soudain, elle s'aperçoit que les passants tout autour d'elle ont des visages étranges. Des visages fracassés, explosés, et figés dans une même expression d'horreur. Ce sont des mannequins en plastique mal rafistolés avec des bouts de scotch, des dummies à mi-chemin entre la momie égyptienne et la gueule cassée de Verdun. Wings Of Hope, on le comprend, sera un film hanté. Un film de fantômes, cerné par la Mort.

"À l'aube du XXIème siècle, Werner Herzog n'évoque plus que le souvenir déjà lointain d'un cinéma viril, spectaculaire et fou"

Quand le film est diffusé pour la première fois à la télévision allemande en 1998, le nom de Herzog a disparu des pages des revues cinéphiles et des affiches des grands festivals. Le temps a passé et l'époque n'est plus, depuis longtemps déjà, celle des super-auteurs mégalomanes de sa génération : Cimino paie toujours, et à jamais, le naufrage de son Heaven's Gate. Coppola a jeté l'éponge. Les autres sont morts ou à la retraite. À l'aube du XXIème siècle, Werner Herzog n'évoque plus que le souvenir déjà lointain d'un cinéma viril, spectaculaire et fou: celui d'Aguirre et de Fitzcarraldo, inévitablement associés l'un comme l'autre à la figure incontournable et démente de Klaus Kinski. Où est passé le réalisateur ? Personne ne le sait vraiment. Les plus renseignés évoquent des mises en scène d'opéra : un Doktor Faust à Bologne, La Dame Du Lac à Milan... Mais rien, ou si peu, trouve son chemin jusque dans les salles obscures. Herzog, semble-t-il, a abandonné le cinéma. Ou peut-être est-ce le cinéma qui a laissé tomber Herzog.

La vérité, c'est que le cinéaste n'a cessé de tourner, partout, depuis que la critique a perdu sa trace quelque part entre Fitzcarraldo (1982) et Cobra Verde (1987). C'est plus d'une quinzaine de films (à présent tous édités chez Potemkine) que l'on découvrira bien plus tard, une fois indiscutable le retour en grâce de Werner Herzog sur la scène internationale. Une plongée dans l'enfer quotidien des enfants soldats miskitos du Nicaragua (La Ballade Du Petit Soldat). L'ascension consécutive de deux sommets du Gasherbrum dans le Karakoram pakistanais (La Montagne Lumineuse). La danse aux mille couleurs des Wodaabe du sud-Sahara, où les hommes maquillés paradent devant les femmes pour être désignés par elles comme époux (Les Bergers Du Soleil). L'abîme insondable laissé par l'écroulement du règne de Bokassa en Centrafrique (Échos D'un Sombre Empire). Le survol apocalyptique des 732 puits de pétrole en flammes dans le Koweït dévasté de la guerre du Golfe  (Leçons De Ténèbres). L'exploration hallucinée des mystères de la spiritualité russe (Les Cloches Des Profondeurs)... Loin des radars cinéphiles et de la pénitence accablée des réalisateurs passés de mode, Herzog pose sa caméra partout où il le peut et observe, imperturbable, le tumulte du monde.

 

Aguirre
Aguirre, Der Zorn Gottes © 1972 WERNER HERZOG FILMPRODUKTION

Dans cette cohue étourdissante de films, Wings Of Hope occupe une place à part. À la fin des années 1990, Herzog réalise coup sur coup trois films extrêmement voisins, qui semblent assurément faire bloc. Cette trilogie, qui s'ouvre avec Little Dieter Needs To Fly et se clôt avec Mein Liebster Feind -Ennemis Intimes en français- marque avant toute chose le retour du réalisateur au coeur de la jungle, terrain qui l'a vu naître comme auteur près de trente ans plus tôt, quand le monde ébahi découvrait le bruit et la fureur d'Aguirre.

Little Dieter Needs To Fly, documentaire qu'Herzog adaptera plus tard en film de fiction, rejouait étape par étape l'évasion d'un pilote américain prisonnier des viet-congs après le crash de son avion au Laos, en 1966. Mein Liebster Feind partait sur les traces de Klaus Kinski, du petit appartement munichois partagé avec Herzog et sa famille dans les années 1950 jusqu'au coeur de l'immense forêt péruvienne, dans l'enfer et la folie furieuse du tournage de Fitzcarraldo. Deux odyssées, et deux voyages dans le temps que la caméra tente de retrouver dans les entrailles de la jungle.