Le Dernier Rivage

Le Crépuscule Des Dieux

Par
Alexandre Piletitch
Date
11 octobre, 2018
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On The Beach

La Terre entière a été anéantie par une guerre atomique mondiale. Seule la lointaine Australie a été miraculeusement épargnée par le déluge. Mais pour combien de temps ? Alors que des nuées radioactives se rapprochent inéluctablement des côtes et que les derniers survivants de l’espèce humaine tentent comme ils le peuvent de profiter de leur ultime sursis, un sous-marin émerge de l’océan. À son bord, Grégory Peck et son équipage, ainsi qu’un mystérieux signal en morse qui semble émettre depuis… La ville fantôme de San Francisco.

De tous les films post-apocalyptiques qui lui sont contemporains et dont il serait bon de dresser un jour l’inventaire définitif (Le Monde, La Chair et Le DiableJe Suis Une Légende ou même plus tard l’inclassable et psychédélique Terre Brûlée), Le Dernier Rivage apparaît rétrospectivement comme un des plus intéressants représentants du genre, attachant et étonnement singulier. 

 

A hard rain’s a-gonna fall

Première surprise, le film échappe à toutes les figures imposées : pas de visions apocalyptiques de rues décharnées ou de gratte-ciels éventrés. Pas de créatures zombiques, ni même de virus génocidaire... Rien ou presque ne correspond à vrai dire à l’idée qu’on peut se faire de l’ultime refuge d’une humanité condamnée. C’est même tout le contraire puisqu’on nous montre une ville, Melbourne, où la vie continue presque comme si de rien n’était, à quelques semaines la fin du monde : les vieux messieurs sirotent du porto au gentlemen’s club pendant que les autres piquent une tête dans la mer d’azur. Loin d’un enfer de solitude et de désolation, le spectateur se trouve projeté au cœur d’un paradis en sursis, d’un Éden dans l’œil du cyclone.

C’est l’intuition géniale du Dernier Rivage : faire passer l’angoisse existentielle du jugement dernier non dans l’expressionisme sidérant d’une planète dévastée, mais au contraire en creux d’instants intimes et banals du quotidien. Chaque seconde qui passe pourrait être la dernière et le moindre geste, si anodin soit-il, se trouve contaminé par l’imminence de la fin toute proche qui pèse sur chaque photogramme. Si bien que la séquence quasiment contractuelle de ville fantôme, si elle finit par arriver le temps de quelques plans au large de San Francisco, constitue le moment le plus lâche et le plus vain du film. L’essentiel est ailleurs.

Plusieurs décennies avant Melancholia, la mise en scène fait jaillir l’apocalypse non du décor mais du cœur névralgique du plan, c’est-à-dire des personnages. Stanley Kramer, réalisateur balourd et souvent trop plein d’intentions (La ChaîneDevine Qui Vient Dîner, etc) semble avoir pressenti, les enjeux esthétiques d’une telle modernité. À l’instar du noir et blanc discret et naturaliste du chef-opérateur Giuseppe Rotunno, sa mise en scène se fait ici (relativement) discrète. Elle s’efface tout du moins devant le trio d’acteurs légendaires qui incarnent le film et lui offrent, bien au-delà du scénario, une dimension symbolique plus qu’émouvante. 

Ava Gardner
Ava Gardner

 

The Last Voyage

Il est des films qui ne se dévoilent tout à fait que des années après leur sortie en salles. S’il est difficile de savoir à quel point Kramer en était conscient au tournage, on ne peut nier aujourd’hui que l’impact émotionnel du Dernier Rivage provient en premier lieu de son casting qui témoigne, presque malgré lui, d’un certain état du cinéma américain au seuil des années 1960. 

Car le film est un coucher de soleil sur l’humanité, certes, mais c’est aussi en 1959 un long fondu au noir sur une époque que l’on n’appelle pas encore « âge d’or » hollywoodien. Au-delà de leurs personnages, c’est trois générations d’acteurs qui partagent à l’écran le même destin tragique, sans espoir de salut. 

Kramer s’offre Ava Gardner, Gregory Peck et même le vieux Fred Astaire, assouvissant son penchant pour les grands spectacles dits « de prestige » (l’homme réalisera plus tard It’s A Mad Mad Mad World). Très vite cependant, on remarque que quelque chose ne tourne pas rond. Loin des paillettes et du glamour de rigueur les stars apparaissent usées, fatiguées, à bout de forces. Si chacune traîne péniblement derrière elle sa part de mythe, celle-ci semble comme abîmée et tournant à vide...

« Le dernier rivage, c’est le leur. Celui d’une aristocratie de l’écran sur le déclin, contemplant depuis un coin de paradis la tempête qui les rattrapera bientôt »

Cinq ans après La Comtesse aux Pieds Nus, Ava Gardner se laisse envahir et dépasser par un torrent de sensualité exacerbée et incontrôlable. Elle n’est plus à l’écran que pulsion de sexe et pulsion de mort, errant dans la ville sans plus trouver d’exutoire. Gregory Peck, lui, a retranché toute émotion derrière un mutisme laconique, rigide et froid qui rappelle celui de Twelve O’Clock High. Quant au cadavérique Fred Astaire, il noie sa mélancolie dans le cynisme et la boisson. Son visage émacié se tord parfois en un bref rictus plein de charme, mais cela fait longtemps que le vieux ne danse plus. Il préfère attendre la mort, désespérément immobile au volant de sa vieille cylindrée cloîtrée dans un garage. 

Le dernier rivage, c’est le leur. Celui d’une aristocratie de l’écran sur le déclin, contemplant depuis un coin de paradis la tempête qui les rattrapera bientôt. Quelques mois plus tard, John Huston regardera mourir Gable, Clift et Marilyn sur les grandes plaines du Nevada. Et puis Delon dira à Lancaster ce qu’au fond, le vieux sait depuis longtemps. Que peut faire Peck sinon disparaître à son tour, lui et son sous-marin, dans les profondeurs de l’océan. E la nave va : c’est le dernier voyage, le temps des adieux. 

Fred Astaire
Fred Astaire

 

Post-scriptum

On l’oublierait presque. Il est pourtant bien là, en marge de ce grand baroud d’honneur, le tout jeune et discret Anthony Perkins. Un an avant la sortie délirante de Psychose, l’acteur concrétise avec Le Dernier Rivage son entrée à Hollywood, dans le rôle tout en délicatesse d’un jeune mari préparant au mieux les derniers jours de sa femme (Donna Anderson) et de leur nouveau-né. 

Mais en 1959, Perkins n’est pas une star. Il occupe de ce fait une position tout à fait particulière au sein du Dernier Rivage, en marge et presque effacé par les figures mythologiques de ses trois compagnons de jeu. C’est un intrus à l’intérieur de ce film-mausolée. Un quasi anonyme dans la fleur de l’âge, condamné malgré lui à partager le destin crépusculaire des vieilles légendes. Un dommage collatéral, en somme.

Mais l’histoire du cinéma est bien faite, surtout lorsqu’on la regarde à rebours. Et si Le Dernier Rivage doit se lire comme le témoignage de la fin d’un monde hollywoodien, la figure d’ange torturé d’Anthony Perkins, rétrospectivement irradiée quoi qu’on en dise par la lumière noire du film d’Hitchcock, pourrait quant à elle renvoyer la grimace d’une génération sacrifiée et largement oubliée. Une génération qui contamine vue d’aujourd’hui le hors-champs du film de Kramer. 

Car l’acteur au devenir monstre porte sur ses traits de jeune premier le symbole d’une lignée de l’écran maudite et fauchée en plein vol par la chute babylonienne des grands studios, condamnée par elle à n’être qu’un post-scriptum, une note de bas de page de la grande histoire hollywoodienne. 

Qui se souvient de Diane McBain, Troy Donahue, Suzanne Pleschette ou Sandra Dee, et de leurs destins souvent tragiques qui se confondent si étroitement avec celui du personnage de Perkins ? Ils mériteraient davantage de textes, ces jeunes pousses aveuglées par le deuil éclatant du vieil Hollywood, arrivées trop tard pour appartenir pleinement au « temps des géants » et trop tôt pour prendre le train de la modernité qui, déjà, arrive à grand fracas. Mais c’est une autre histoire, n’est-ce pas…

 

Anthony Perkins

 

 

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