The Breaking Point

Curtiz Le Grand

Par
Alexandre Piletitch
Date
11 octobre, 2018
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The Breaking Point

1950. Michael Curtiz réalise The Breaking Point, son quatre-vingtième film pour la Warner Bros. Apre, tendu et désespéré, c’est un des derniers rôles de l’acteur John Garfield qui succombera d’une crise cardiaque deux ans plus tard, englouti par la tempête maccarthyste. Modèle de ce style « à l’os » que le réalisateur de Casablanca aura plus qu’aucun autre contribué à façonner, The Breaking Point baigne dans les eaux troubles de son époque mouvementée. Les ombres du film noir infusent le réalisme de la mise en scène et dissimulent, sous les coutures apparentes du genre, la dimension subversive et déchirante de cette oeuvre méconnue. 

Le film touche à sa fin. Le marin contrebandier Harry Morgan (John Garfield) accoste entre la vie et la mort sur le port plongé dans le brouillard, seul survivant de ce qu'il se promettait d'être son dernier coup. Le "trafic en haute mer" (titre français du film, imbécile comme souvent) impliquait cette fois des hommes, et plus de la marchandise.

L'entreprise était perdue d'avance. L'échec était inévitable pour Harry comme pour les autres pauvres diables de son espèce, anciens marines reconvertis trouvant parmi les embruns un peu de la tranquillité que l'Amérique d’après-guerre continue de leur refuser obstinément.

Tout avait basculé très vite. Les gangsters surexcités et paranoïaques, "cargaison" confiée à un Harry acculé de tous côtés, avaient froidement abattu son ami et fidèle second Wesley (Juano Hernandez). Pas impliqué dans le coup, le seul tort du brave homme avait été de se trouver, comme on dit, au mauvais endroit au mauvais moment. Le noir de sa peau avait-il précipité ce geste fou et tragiquement absurde ? On ne le saura jamais. Les films ne nous disent pas tout.

Et puis ce fut le gunfight maritime. La fusillade façon Key Largo qui devait laisser Harry comme seul rescapé. Plus mort que vivant, il ramène avec les premières lueurs de l’aube son navire, The Sea Queen, sur la jetée embrumée.

John Garfield
John Garfield 

Les badauds accourent. Lucy (Phyllis Thaxter), la fidèle épouse négligée est là, avec les deux filles du couple en pleurs. Leona (Patricia Neal), la vamp, arrive également. Moins fatale que fébrile, écrasée comme tous les personnages du film par le poids de sa solitude, elle assiste de loin à l’amour qui renaît, peut-être trop tard, dans les yeux de l’homme qui ne sera jamais le sien.

C'est là, dans la froideur grise du port, que les intrigues de chacun touchent à leur fin, incertaine mais éclairée malgré tout par une lueur d’espoir. En 1950 Hollywood fait mine d’y croire encore, même si plus personne n’est vraiment dupe. Le son de l’ambulance s’éloigne avec Harry et sa famille momentanément ressoudée, signe pour les personnages encore présents que le moment est venu de quitter le cadre.

C’est le grand bal des adieux au spectateur. La chorégraphie rituelle et millimétrée des sorties de champs avant le traditionnel fondu au noir. Fidèle au protocole, c'est Leona qui la première tire sa révérence, réajustant avec élégance son manteau de cynisme : « I hate mornings. The worst part of the day ». Et puis viennent les figurants, extras professionnels et syndiqués s’en allant habiter quelque autre arrière-plan tourné ce jour là sur les backlots de la Warner. Ils s’en vont doucement, en plan large, attendant patiemment que surgisse à l’écran le blason du studio de Burbank.

Mais le logo ne vient pas. Le film ne s’arrête pas.

Oublié de tous, le petit garçon de Wesley est toujours là, lui. Ignoré par le scénario autant que par les personnages, personne n’a pris la peine de lui dire que le film était fini. Personne n’a daigné informer l'enfant qu’il attendait en vain un père qui ne reviendra pas et dont, au fond, tout le monde se fiche bien. Le souvenir de son ombre sur l’écran ne me quitte plus.

Grand cinéaste classique, Michael Curtiz est de ceux dont on peut dire qu’ils signent leurs films avec la toute dernière scène. En 1945 déjà, il clôturait Mildred Pierce sur un avant-plan de femmes anonymes récurant le sol à l’ombre de la grande sortie de Joan Crawford. Comme un écho à ce refoulé coupable d’une Amérique aveugle à toute autre souffrance que la sienne propre, la silhouette déchirante et muette de cet enfant noir abandonné sur la jetée fait jaillir dans le plan, le temps d'un instant suspendu dans le temps, le fantôme des oubliés du grand hors-champs hollywoodien. 

 

 

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