Where The Boys Are

Spring Break forever

Par
Alexandre Piletitch
Date
25 septembre, 2018
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Where The Boys Are

Un groupe de quatre étudiantes quitte son Midwest enneigé pour les plages baignées de soleil de Fort Lauderdale, Florida. C’est le spring-break et, pour chacune d'entre elles, ses promesses de rencontres, d'ivresse et d’éveil sexuel. Entre hilarité et désillusion, retenue et perdition, Henry Levin dresse en 1960 le portrait doux-amer d’une jeunesse coincée entre deux mondes.

On croit les connaître, de loin, ces romances adolescentes des années soixante. Ces bluettes produites à la chaîne par Hollywood en bout de course qui, vues d'aujourd'hui, servent surtout de prétexte à une nostalgie touchante quoique artificielle pour un monde supposé encore simple et innocent. Un monde sucré en Technicolor chanté par Elvis Presley et son "Love Me Tender".

Where The Boys Are -abandonnons dès à présent l'imprononçable titre français Ces Folles Filles d'Ève- tient à première vue, peut-être plus qu'aucun autre film de la période, ses promesses d'insouciance colorée. Le scénario de George Wells s'arrange pour nous transporter dans un monde presque féérique, un Wonderland en maillot de bain où le ciel est toujours bleu et où les adultes n'existent pas. Cinq ans après Kazan et Ray, le film abandonne la tension et le conflit des générations pour ne garder à l'écran que la volupté des corps adolescents qui débordent le cadre dans des scènes impressionnantes de plages surchargées.

 

C'est cette foule infinie, sans doute, qui fait d'abord naître chez le spectateur un sentiment diffus de malaise. Le regard se perd dans ce torrent de chair qui obstrue l'horizon et le décor exotique que l'on ne verra, au fond, jamais vraiment. Le paradis est plein à craquer, et c'est comme un vertige qui s'empare des quatre jeunes rêveuses. Comment trouver l'amour, le vrai, dans ce vacarme assourdissant et continu de cris et de klaxons ? 

Cette question, Merritt (Dolores Hart), Tuggle (Paula Prentiss), Melanie (Yvette Mimieux) et Angie (Connie Francis) se la poseront toutes à leur manière, chacune prise tour à tour dans la grande ronde des sentiments. Seules face à elles-mêmes et dans les bras des garçons, elles se heurtent à un même dilemme : celui de faire ou non le deuil de leur idéalisme adolescent. Toute la beauté mélancolique du film vient de là. C'est qu'elles sont bien incapables, ces jeunes filles des suburbs, d'abandonner leur idéal matrimonial pasteurisé. Incapables, en même temps, de résister bien longtemps à l'appel des sens qui les tiraille. La position est intenable. C'est ce qui rend si touchant le personnage d'Yvette Mimieux, adorable nymphette qui se perd peu à peu dans l'extase, confondant jusqu'au délire désir et amour fou. 

"La décadence d'Yvette Mimieux écorne pour de bon le vernis flashis et idéalisé du Technicolor."

Tout se dérègle dans le troisième acte, inévitablement, dans la bouffonnerie comme dans le drame. Une séquence de slapstick à l'intérieur de la cuve d'un aquarium semble annoncer, déjà, la frénésie des corps de The Party. Le cadre sous pression implose littéralement avec la décadence de Mimieux qui écorne pour de bon le vernis flashis et idéalisé du Technicolor. Dans une séquence cauchemardesque, le motel si accueillant quelques minutes plus tôt prend des allures de bouge miteux. Les néons froids et mécaniques clignotent dans la nuit noire, et les phares des véhicules vomissent une lumière baveuse autour de la jeune fille qui erre, zombique, au milieu de la route. Les pneus des voitures crissent comme des bêtes folles. Tout déborde.

Where The Boys Are
Yvette Mimieux

Sous le sable blanc, la réalité dure et froide comme du béton. Celle d'une jeunesse perdue entre deux mondes: celui de ses parents qui meurt chaque jour un peu plus sous ses yeux, et un autre encore à naître. Il va de soi, donc, que comme tant de films de la décennie, petits ou grandsWhen The Boys Are se termine face à l'infini de l'océan. Après que les derniers fêtards aient levé le camp, le personnage de Dolores Hart se retrouve seule sur la plage déserte. Elle dessine dans le sable un point d'interrogation, comme une question lancée à un pays et à un cinéma à bout de souffle et poussé dans ses derniers retranchements, regardant l'abîme sans y apercevoir encore l'horizon (illusoire ?) de la contre-culture

"Les mêmes couleurs saturées, les mêmes foules et, derrière tout cela, les contours plus ou moins flous du même grand Rien."

Cette question, n'est-ce pas aussi celle que pose à sa manière Harmony Korine avec son Spring Breakers ? Quatre jeunes filles embarquées dans une virée pas si dissemblable, sur les mêmes plages, plus de cinquante ans plus tard. Les mêmes couleurs saturées, les mêmes foules et, derrière tout cela, les contours plus ou moins flous du même grand Rien.

Et si Korine, plus lucide, plus sarcastique, sauvait tout de même Selena Gomez par le dernier semblant d'idéal qu'est (selon lui) la foi, il faut rappeler ceci : peu après Where The Boys Are, l'actrice Dolores Hart quitte soudainement et à jamais Hollywood. Elle entre dans les ordres, après ce qu'elle décrira plus tard comme une révélation mystique. Elle y officie encore aujourd'hui. Oui. On croit les connaître, de loin, ces romances adolescentes des années soixante...

 

Dolores Hart
Dolores Hart
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