ALIEN COVENANT

Tabula Rasa

Par
Alexandre Piletitch
Date
12 septembre, 2018
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Alien

Depuis sa sortie en fanfare, Alien Covenant semble ne susciter qu’indignation, mépris voire indifférence dans la plupart des cercles cinéphiles –ceux qui n’ont pas réservé leur fiel pour la Croisette et le Palais des Festivals.

Scénario confus et attendu. Mise en scène obséquieuse, et ensemble décousu tirant vers la ringardise. C’est à peu de choses près le procès instruit contre ce bon vieux Ridley Scott, récemment de sortie pour faire la promotion médiatique de son petit dernier, assurant à qui voulait bien l’entendre que « la vie extraterrestre est une certitude ».

La certitude, la voici. C’est que ce vieux routard hollywoodien a trainé son flegme british sur les écrans du monde entier depuis maintenant quarante ans. C’est que sa place au sommet de l'industrie aujourd’hui menacée par des cohortes de jeunes loups affamés désireux de détrôner les vieux seigneurs fatigués. C’est que, Scott le sait pertinemment, les barbares sont aux portes de la ville.

D’où la nécessité pour le cinéaste, qu’on ne peut pas vraiment soupçonner d’excès d’humilité, de prouver à la jeune racaille qu’il en a encore sous le capot. Trente-huit ans après l’incroyable succès du Huitième Passager, Scott, 79 ans, se jette à nouveau dans l’arène et remet en jeu son titre de maître incontesté de la saga  Alien alors même que Blade Runner, sauce Villeneuve s’apprête à envahir les salles. Verdict.

 

 

Covenant exulte une maîtrise cinématographique indéniable. Fluide, percutante et sans excès de gras, la mise en scène est celle d’un vieux loup de mer aguerri qui en a vu d’autres. Cette maîtrise absolue et sereine du cadre qui est celle du réalisateur depuis quelques années (Cartel, Seul Sur Mars), c'est avec Prometheus sans doute qu'elle atteignait son sommet. Passionnant film fantôme plongeant au coeur des vestiges engloutis du Huitième Passager, cet étrange prequel se glissait entre chaque plan du film originel et le couvrait tout entier d'un manteau de mythe, transformant par une intrigue lente et linéaire le huis-clos sauvage de 1979 en une rêverie métaphysique, spectrale et mélancolique. Seulement voilà : le public avait boudé le film, ne pardonnant pas à Scott de balader son fétiche sur des chemins nouveaux.

"Antipathique et plus misanthrope que jamais, Scott fait la gueule"

Il est difficile, voire impossible d'analyser Covenant sans mentionner Prometheus, tant le premier semble avoir été pensé, produit et réalisé en réaction au second. On le sent très vite, Scott tente de rectifier le tir. On reprochait à Prometheus de ne pas assez montrer la Bête? Qu’à cela ne tienne ! Il pleut des aliens ici, et de toutes sortes. Avant de faire surgir de son œuf la créature originelle dans la plus belle et la plus émouvante scène du film -Scott lui réserve le star treatment des vedettes hollywoodiennes d’antan- le cinéaste bombarde l’écran de créatures humanoïdes d’un genre nouveau, jaillissant, chose étonnante, du dos et de la bouche de leurs "hôtes".

Tout aussi techniquement maîtrisé que son prédécesseur, Covenant se veut bien plus sanglant. Plus organique aussi. Le film semble naître du ramassis de peaux mortes de la trilogie de prequels initiale telle que la laissait entrevoir Prometheus. Scott fait table rase, comme le confirme bien vite l’épave abandonnée du vaisseau qui emmenait le professeur Shaw (Noomi Rapace) vers des horizons lumineux, retrouvée échouée et abandonnée sur une planète déserte.

Alien

Exit, donc, les ambitions de grand récit métaphysique sur les origines de la vie humaine. S'il fait mine de relancer des pistes kubrickiennes (assez mal digérées d'ailleurs), le film s'accomplit plutôt dans un repli amer et grinçant sur lui-même, comme si le cinéaste avait tiré une énergie noire de l'empêchement de ses projets Cameroniens -on sait en effet que Prometheus était dans l'esprit du cinéaste une réponse à Avatar. Antipathique et plus misanthrope que jamais, Scott fait la gueule. 

Il faut le voir recycler ses coups de génie avec une distance et une ironie glaciales. Condamné malgré lui à se mesurer directement à son chef-d'oeuvre de 1979, le cinéaste fait le cancre et détourne la démonstration de style attendue. Loin des obséquieux et bruyants "tours de force" à la Villeneuve, Scott court-circuite la logique industrielle des franchises ressuscitées à la chaîne par Hollywood depuis une dizaine d'années: à la lourdeur symbolique et effective du blockbuster de prestige traditionnel, il substitue une légèreté de ton bienvenue et jubilatoire dans son humour noir irrévérencieux. 

C'est à la toute fin du film, peut-être, que son projet se fait le plus clair. Le whodunit body-snatcherien quasi farcesque du troisième acte transforme Covenant en un conte noir nihiliste et méchant, et réduit l'incroyable ampleur déployée par l'imaginaire de la saga à un presque rien proche de l'abstraction. Du grand opéra cosmique de Prometheus ne subsiste qu'un petit refrain entêtant, une comptine macabre et lancinante sur l'origine du Mal, de celles qui se raconte au coin du feu et dont la provenance s'est perdue à travers les âges.

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